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La recherche documentaire et le devoir de mémoire

Graphique officiel de la Journée nationale des peuples autochtones en français

En l’honneur de la Journée nationale des peuples autochtones, nous souhaitons mettre en valeur le travail de la Direction de soutien aux familles du Secrétariat aux relations avec les Premières Nations et les Inuit, qui s’appuie sur la recherche documentaire pour tenter d’éclairer certaines zones d’ombre de notre histoire.  

« Les familles de personnes autochtones disparues ou assassinées au Canada peuvent être accompagnées dans leurs recherches par les unités de liaison pour l’information à l’intention des familles. Au Québec, cet accompagnement […] est assuré par la Direction de soutien aux familles »

Gouvernement du Québec

Pour mieux comprendre la mission de cette équipe, ainsi que ses pratiques de recherche, nous avons posé quelques questions à Florence Dupré, qui occupe le poste de coordonnatrice du soutien aux familles au Secrétariat. Veuillez noter que les réponses ont été éditées pour plus de clarté et de concision.

Bonne lecture !

Les pensionnats et foyers autochtones

Pour nos lecteur·trice·s qui sont moins familier·ère·s avec l’histoire canadienne, il importe de savoir qu’entre les années 1830 et la fin des années 1990, ce sont plus de 150 000 enfants autochtones qui ont été arrachés à leurs familles afin d’être placés dans des pensionnats et foyers financés par le gouvernement et administrés par le clergé. L’abus physique, psychologique et sexuel vécu par ces enfants entre les murs de ces institutions est aujourd’hui bien documenté, et nous savons que plusieurs milliers d’enfants y sont décédés.

Au-delà du scandale national que constituent ces faits continuent de causer, il est essentiel de souligner les répercussions délétères de ces expériences sur les personnes les ayant vécues, aussi bien que sur leurs enfants, leurs petits-enfants et l’ensemble des communautés concernées.

Pour en apprendre davantage, nous vous invitons à lire l’article Pensionnats autochtones : impact intergénérationnel, publié par la revue Enfances, Familles, Générations.

Veuillez prendre note que les actions de la Direction de soutien aux familles ne se limitent pas aux pensionnats autochtones, et plusieurs cas de disparitions faisant l’objet de recherches concernent des enfants dont les parents ont perdu la trace à la suite de visites à l’hôpital.

Entrevue avec la Direction de soutien aux familles

Tout d’abord, pouvez-vous revenir sur le contexte de création de l’équipe de Direction de soutien aux familles ? 

La Direction a été créée au Secrétariat aux relations avec les Premières Nations et les Inuit (SRPNI) du gouvernement du Québec à la même date que l’entrée en vigueur de la Loi autorisant la communication de renseignements personnels aux familles d’enfants autochtones disparus ou décédés à la suite d’une admission en établissement. Cette Loi répondait essentiellement à une demande faite au gouvernement de « remettre aux familles autochtones toutes les informations dont [il] dispose concernant les enfants qui leur ont été enlevés à la suite d’une admission dans un hôpital ou tout autre centre de santé au Québec ».

Dans le cadre de votre mission, votre rôle est donc de soutenir les familles de personnes autochtones disparues ou décédées, c’est bien ça ?

Oui. Au moment de sa création, la Direction de soutien aux familles s’est vue confier le mandat d’assurer l’application de la Loi dans le respect des besoins des familles d’enfants autochtones disparus ou décédés à la suite d’une admission en établissement de santé et services sociaux.

Dans ce contexte, elle a notamment le mandat d’accompagner des familles dans l’ensemble de leurs démarches de recherche, d’élaborer et de mettre en œuvre, en collaboration avec les familles, des stratégies de recherche sur mesure, répondant aux souhaits et aux objectifs des familles, d’organiser et de coordonner, à la demande des familles qu’elle accompagne, des rencontres avec des experts en santé et services sociaux, des experts en matière d’exhumation et tout autre expert pertinent dans l’analyse et la compréhension de la documentation obtenue, et bien plus encore.

Au fil des années et des demandes des familles, les mandats de la Direction de soutien aux familles se sont diversifiés afin de répondre le mieux possible aux besoins concrets des personnes qu’elle accompagne.

Toutes ces tâches semblent nécessiter une grande sensibilité et des compétences de recherche pointues. Comment se compose votre équipe ?

L’équipe, composée de 10 personnes, compte notamment des anthropologues, des sociologues, deux criminologues et une personne formée en travail social. Plusieurs membres de l’équipe ont été formés à la recherche dans le cadre de maîtrises et de doctorat. Au-delà de leur formation, les membres de l’équipe partagent des valeurs communes de justice, d’équité, de rigueur et de transparence qui guident leur travail aux côtés des familles.

Comment entrez-vous en contact avec les familles ?

Nous débutons toujours avec une entrevue d’accueil, qui peut être réalisée directement par la Direction de soutien aux familles ou, plus généralement, par l’organisation partenaire responsable du soutien émotionnel des familles : Awacak – Petits êtres de lumière.

Des rencontres de suivi sont tenues régulièrement avec les familles, au rythme et selon les modalités qui leur conviennent. Ces rencontres peuvent ici encore se dérouler en personne, en visioconférence, et compter autant de membres de la famille et de personnes de soutien que souhaité.

Comment se déroule ensuite le processus de recherche ?

En fait, le processus de recherche est développé sur mesure pour chacune des familles qui s’adresse à la Direction de soutien aux familles. Chaque famille a des besoins et des questions qui leur sont uniques et propres. Malgré les interrogations communes qui peuvent parfois exister entre plusieurs familles, nous ne mettons donc pas en place de processus systématique.

Le processus entremêle deux types de démarches : des demandes d’accès à des renseignements personnels ou demandes d’accès à l’information d’une part, et des recherches aux méthodes plus qualitatives et quantitatives et demande de collaborations avec tout autre organisation pertinente d’autre part, impliquant une grande diversité d’organismes.

La base du processus de recherche demeure dans la majorité des cas l’établissement d’un certain nombre de renseignements personnels concernant les enfants recherchés, pour pouvoir, dans un second temps, retracer leur trajectoire et tenter de documenter les circonstances de leur décès ou de leur disparition de façon plus transversale.

Sur quels types de sources vous basez-vous le plus souvent ?

Les sources consultées varient selon la phase de recherche envisagée et les institutions concernées par les recherches. Parmi elles, la mémoire familiale et les informations recueillies auprès de certains membres des communautés d’origine des enfants sont de première importance. Membres de la famille et personnes aînées transmettent parfois de précieux témoignages orientant de façon centrale les recherches.

Les archives médicales, documents administratifs et registres d’entrée-sortie et de décès des hôpitaux peuvent être mobilisées à certaines étapes des recherches, mais également les documents détenus par l’état civil, les registres paroissiaux et de cimetières, les fonds d’archives des congrégations religieuses (correspondances, registres, fonds photographiques, journaux, registres, etc.), des fonds variés de Bibliothèque et Archives nationales du Québec ou de Bibliothèque et Archives Canada, etc.

Quels types d’informations arrivez-vous généralement à trouver ?

Ici encore, il est difficile de tracer de grands invariants concernant les résultats des recherches. Toutefois, après cinq années de recherche depuis l’entrée en vigueur de la Loi, la Direction constate qu’elle retrouve régulièrement des informations médicales permettant de documenter une ou plusieurs hospitalisations des enfants, des informations relatives aux naissances, aux baptêmes et aux décès des enfants, ainsi que des informations sur le lieu d’inhumation des enfants.

La recherche de certains témoins est parfois possible mais moins fréquente en raison des années impliquées par les décès ou les disparitions des enfants. Des informations plus générales sur les pratiques de l’époque en matière de soins, de transports ou encore d’inhumation sont en cours de développement pour répondre le mieux possible aux questions que se posent les familles.

Et, inversement, quel type d’information avez-vous souvent de la difficulté à trouver ?

À titre d’exemple, bien que la Direction de soutien aux familles retrouve régulièrement des informations sur le lieu de sépulture général des enfants, les informations sur la localisation précise de la sépulture au sein du cimetière sont beaucoup plus rares et complexes à obtenir en raison des pratiques d’inhumation de l’époque et de la disponibilité limitée de plans précis pour les années concernées. L’inhumation des enfants dans des lots communs ou des fosses communes de certains cimetières éloignés des communautés d’origine des enfants rend parfois impossible une localisation précise des enfants et impacte ainsi de façon majeure les conditions de recueillement et de rapatriement des enfants dans leurs communautés lorsque cela est souhaité.

De la même façon, si des documents médicaux sont régulièrement retrouvés pour les enfants recherchés par la Direction de soutien aux familles, ils sont souvent parcellaires. Chaque information manquante est lourde de conséquences et lourde de sens pour le cheminement de certaines familles que nous accompagnons.

La Direction semble attribuer beaucoup d’importance au fait d’adapter son approche pour chaque famille qu’elle accompagne. Qu’avez-vous mis en place pour garantir cette flexibilité ?

Le partenariat étroit tissé entre la Direction de soutien aux familles et l’association Awacak – Petits êtres de lumière permet d’assurer aux familles un soutien culturellement et linguistiquement adapté à chaque étape du processus de recherche. Les familles qui le souhaitent peuvent ainsi être accompagnées d’interprètes de leur choix, mais également de toute personne de soutien émotionnel ou spirituel souhaitée lors des rencontres.

Dans tous les cas, les familles demeurent au centre du processus de recherche : l’ensemble du processus et de la méthodologie est élaboré et centré autour des questions et des besoins des membres de la famille.

De plus, les documents et informations recueillis au cours des recherches appartiennent à la famille à l’origine de la demande. Ils lui sont remis en continu. Les familles peuvent aussi décider de mettre un terme aux recherches en tout temps. Finalement, si elles le désirent, une cérémonie de recueillement en mémoire de leur enfant peut clore le processus.

Finalement, comment décririez-vous l’importance, pour les familles, d’avoir accès à cette information ?

Cette question serait avant tout à poser aux familles, qui seraient les plus à même d’y répondre avec justesse. La Direction de soutien aux familles demeure très sensible au fait de ne pas prendre la parole au nom des familles et de leur permettre de faire entendre leur voix. Durant les rencontres avec les familles, il est question de vérité, de dignité, de justice; mais également d’une immense tristesse, de colère et de deuil…

Pour aller plus loin

Vous désirez en apprendre davantage sur des projets structurants du milieu de la recherche documentaire qui mettent les peuples autochtones au centre de leurs considérations ? On vous propose Trouver les mots justes et L’édition numérique au service des savoirs autochtones.

Sinon, voici quelques articles qui vous permettront de poursuivre votre réflexion :

Lemay-Perreault, R., Paquin, M. & Desgagné, G. (2023). Les pensionnats et foyers autochtones fédéraux du Canada : la commémoration des lieux de mémoire sensible selon une visée réconciliatoire. Muséologies, 10(2), 129–144. https://id.erudit.org/iderudit/1108042ar

Sébastien Grammond & Christiane Guay (2016). Les enjeux de la recherche concernant l’enfance et la famille autochtones. Enfances, Familles, Générations, (25). https://id.erudit.org/iderudit/1039496ar

Wattez, P. (2022). Autochtones et patrimoine au Canada : principes coloniaux, conflits ontologiques et gouvernance patrimoniale. Revue d’études autochtones, 52(3), 63–73. https://id.erudit.org/iderudit/1110699ar