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5 questions avec… ACME

Dans cette édition de notre série « 5 questions avec », Érudit s’est entretenu avec le Collectif éditorial d’ACME : Revue internationale de géographie critique, une revue consacrée à l’analyse critique des enjeux sociaux, territoriaux et politiques.

Cette entrevue explore le fonctionnement collectif de la revue, son engagement de longue date envers le libre accès et le multilinguisme, ainsi que sa vision de l’entraide, de la diffusion des savoirs critiques et des limites des indicateurs traditionnels d’évaluation de la recherche.

1. Vous décrivez l’équipe éditoriale d’ACME comme étant un collectif. Comment cela se traduit-il dans les activités de publication et de gestion de la revue ? Qu’est-ce qui ne vous convient pas dans une structure plus traditionnelle ?

Les éditeur·trice·s d’ACME sont membres du Collectif ACME, une structure non hiérarchique. Bien que nous ayons des rôles clés au sein du Collectif, comme celui d’éditeur·trice·s ou de coordonnateur·trice éditorial·e, notre processus décisionnel fonctionne de manière horizontale. Nous organisons des réunions du Collectif deux fois par année, où nous travaillons sur des questions importantes et prenons des décisions à leur sujet. Nous utilisons également régulièrement une liste de diffusion pour poser des questions et prendre des décisions en dehors du cadre de nos rencontres. Nous nous efforçons de prendre des décisions par consensus. Nous disposons également de ce que nous appelons des « équipes de flux de travail », qui supervisent les principales tâches auparavant assurées par les rédacteurs ou rédactrices en chef (ces deux dernières années, nous n’avons pas eu de rédacteur en chef et avons décidé de travailler collectivement par le biais des équipes de flux de travail). Nos comités permanents et nos comités ad hoc interviennent également au besoin pour superviser des tâches comme la communication, les finances, les priorités linguistiques et les conférences à venir.

Outre leur participation aux décisions cruciales qui déterminent l’orientation de la revue et du Collectif, les éditeurs d’ACME effectuent également un travail éditorial sur les articles qui leur sont attribués. Le travail éditorial est déterminé en fonction de l’expérience, des capacités et de l’expertise de chaque personne, les charges de travail étant attribuées de manière ouverte et équitable. La répartition équitable des tâches éditoriales reconnaît les exigences inégales imposées à celles et ceux d’entre nous qui sont peu représentés dans la discipline de la géographie ou qui sont en début de carrière.

Le modèle du Collectif incarne un rejet des hiérarchies qui dominent souvent tous les aspects de notre travail et cherche plutôt à instaurer une culture fondée sur le respect, l’attention, les critiques constructives et la relationnalité. Par exemple, en discutant ouvertement des attentes professionnelles et des capacités personnelles, nous rendons notre travail visible et cherchons à valoriser et à respecter la situation actuelle de chaque membre du Collectif. Nous travaillons également souvent aux côtés de nos auteur·trice·s plus jeunes ou dont les connaissances ont été marginalisées par le milieu universitaire, afin de nous assurer qu’ils et elles bénéficient d’un soutien tout au long du processus d’évaluation par les pairs.

L’importance que nous accordons à notre modèle horizontal, au soutien et à l’attention que nous accordons aux personnes et aux relations vise activement à aligner notre pratique avec nos valeurs, en particulier au sein des établissements universitaires qui relèguent souvent ces valeurs au second plan.

2. ACME est diffusée en ligne et en libre accès depuis 2002. À partir du volume 7, les articles sont soumis à la licence Creative Commons BY-NC-ND, et les auteur·trice·s conservent l’intégralité des droits sur leurs travaux. Que révèlent ces choix sur la vision éditoriale de la revue ?

ACME s’est toujours fixé pour objectif de rendre la recherche critique et radicale en géographie librement accessible à tous et à toutes, et ce, en s’opposant aux politiques néolibérales universitaires. Notre revue a toujours été diffusée exclusivement en ligne. Les fondateurs de notre revue, Pamela Moss, Lawrence Berg et Caroline Desbiens, ont abordé la question de l’économie politique de l’édition universitaire dans notre tout premier numéro, en 2002. Si une grande partie de ce qu’ont écrit Moss, Berg et Desbiens (2002) il y a plus de 20 ans est encore d’actualité, les pressions visant à privatiser le monde universitaire et à chiffrer notre productivité en tant que chercheurs et chercheuses n’ont malheureusement fait que s’intensifier depuis lors. Nous constatons les répercussions de ces pressions, qui nuisent au bien-être des universitaires en raison d’environnements de travail de plus en plus précaires et de charges de travail insoutenables.

Notre adoption de la licence CC BY-NC-ND reflète la propriété intellectuelle et le travail des chercheurs et chercheuses dont les droits sur leurs travaux ne devraient pas, selon nous, être cédés à des maisons d’édition qui tirent alors encore plus de profits de notre travail et peuvent le faire sans rendre nos recherches accessibles aux communautés extérieures à l’université. La complexité du modèle de publication à but lucratif n’a fait que s’accroître avec l’imposition de frais de traitement des articles (APC) en libre accès dans bon nombre de revues conventionnelles évaluées par des pairs. Une telle pratique renforce encore les inégalités dans la production de connaissances partout dans le monde, avec des frais incroyablement élevés, bien au-delà des moyens de la plupart des universités ou des chercheur·euse·s du Sud.

Un accès libre et gratuit, sans frais de traitement des articles, constitue donc un engagement à soutenir la participation active et équitable des chercheur·euse·s, éditeur·trice·s et lecteur·trice·s marginalisés, en particulier des pays du Sud ou en situation précaire, dans la production et la diffusion des connaissances géographiques critiques.

3. On peut lire sur votre site Web : « Nous nous efforçons de rendre accessibles gratuitement les travaux de recherche radicale, manifestation de notre engagement à l’égard du travail collectif et de l’entraide. » Que signifie concrètement cet engagement pour ACME ?

En tant que revue de géographie, nous reconnaissons les racines impériales et coloniales de cette discipline, et nous nous efforçons de publier des travaux de recherche en solidarité avec les luttes mondiales et locales. Bon nombre d’entre nous, au sein du collectif ACME, ont été historiquement sous-représentés en géographie. Nous agissons donc selon le principe que l’entraide et le soutien mutuels sont essentiels pour remettre en cause, démanteler et transformer les injustices perpétuées par les structures de pouvoir dominantes, dont beaucoup ont constitué le fondement même de la géographie en tant que discipline et continuent d’influencer le milieu universitaire dans lequel nous travaillons. 

Parce que nous souhaitons mettre en avant des travaux réalisés par, sur et avec les personnes noires, autochtones, latinx et toutes les personnes de couleur, ainsi que leurs luttes pour l’autodétermination, les personnes issues des pays du Sud, les personnes 2SLGBTQIA+, les femmes, les personnes de la diversité de genres, les migrant·e·s, les réfugié·e·s, les personnes en situation de handicap et celles aux capacités différentes, les êtres plus-qu’humains et autres, nous voulons également incarner cette approche dans la structure de notre collectif.

En d’autres termes, nous nous efforçons d’agir de manière préfigurative, en incarnant dans nos activités d’édition, de publication et d’engagement mutuel l’éthique et les pratiques que nous souhaitons voir s’imposer dans le monde.

Tous les membres du collectif ACME, à l’exception du rôle de coordination éditoriale qui est généralement attribué à un étudiant ou une étudiante au doctorat, accomplissent leurs tâches sans compensation financière. Ceux et celles qui ont la générosité de participer à l’évaluation par les pairs ou qui soumettent leurs travaux pour publication ne sont pas non plus rémunéré·e·s ; pourtant, leur contribution intellectuelle, leur investissement en temps et leur soutien sont essentiels pour nous permettre de maintenir notre modèle de libre accès diamant.

Le travail que nous consacrons tous et toutes au Collectif reflète notre engagement politique et notre contribution à la discipline, que nous assumons parallèlement à nos charges de travail habituelles et aux exigences de la vie quotidienne. Nous tenons à le préciser, car, depuis sa création, ACME fonctionne presque exclusivement grâce à la subvention « Aide aux revues savantes » du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Ces fonds soutiennent le travail de coordination éditoriale qui est vraiment inestimable pour la revue !

Récemment, nous avons obtenu un modeste financement de la Faculté des arts et des sciences sociales d’UBC Okanagan pour lancer notre série annuelle de traductions. Depuis 2022, nous sommes diffusés sur Érudit, ce qui a élargi nos réseaux et nos connaissances en matière de libre accès. Nous communiquons ces informations financières afin de rendre transparentes les décisions que nous avons dû prendre en tant que collectif pour garantir le libre accès diamant.

En d’autres termes, en publiant chez nous, les auteur·trice·s montrent leur engagement envers l’objectif d’ACME de diffuser en libre accès, en assumant les responsabilités qui sont habituellement déléguées aux entreprises d’édition, telles que la correction. C’est là, malheureusement, le « prix » actuel du libre accès diamant d’ACME.

4. Expliquez votre position à l’égard des classements basés sur le facteur d’impact et d’autres indicateurs ? En quoi cela influence-t-il votre approche pour assurer la visibilité des articles que vous publiez ?

Le Collectif éditorial ACME a été sollicité à plusieurs reprises pour figurer dans les classements basés sur le facteur d’impact des revues. Nous avons refusé chacune des demandes d’inclusion dans ces classements pour des raisons politiques. ACME s’oppose à son intégration dans un système néolibéral d’évaluation qui repose sur des facteurs d’impact et des classements de revues fallacieux. Nous nous opposons également à la manière dont ces systèmes de mesure favorisent la concurrence néolibérale, en récompensant les supports de publication qui disposent de ressources importantes et qui sont systématiquement reliés aux réseaux hégémoniques et aux institutions de production du savoir.

En même temps, l’évaluation quantitative des dossiers de titularisation et des candidatures à des postes universitaires, ainsi que la « corporatisation » du savoir universitaire, nous obligent à soutenir nos auteur·trice·s. Par conséquent, nous rendons disponibles le nombre total de téléchargements de leurs articles, compilé par la plateforme OJS. Nous ne publierons toutefois pas ces données sur notre site Web, car cela renforce des rapports de force déjà inégaux dans la production de connaissances.

De plus, les normes des bibliothèques exigent une organisation et un encodage appropriés des articles en ligne, ce qui facilite ensuite leur indexation par les moteurs de recherche en ligne. La manipulation de l’édition scientifique par les moteurs de recherche – notamment Google – nous oblige à être indexés et à rendre nos articles consultables sur Google Scholar (ce que nous avons récemment accepté de faire). Si nous avions continué à refuser l’encodage de nos articles en ligne, les moteurs de recherche n’auraient produit que des mentions des travaux des auteur·trice·s sous forme de références ou de publications sur des sites à but lucratif, universitaires ou de partage de documents.

Ainsi, bien que nous acceptions à contrecœur de participer à la manipulation par les entreprises de la production de connaissances par le biais de notre indexation dans ces moteurs de recherche, nous estimons également qu’il est impératif de diffuser ACME auprès d’un public aussi large que possible, dans le cadre de notre engagement continu à remettre en question le statu quo.

5. La revue publie des articles dans plusieurs langues, notamment en anglais, en français, en espagnol, en italien, en portugais et en allemand. Quel rôle joue le multilinguisme dans la recherche géographique critique menée par la revue ?

Les fondateurs d’ACME ont insisté pour que la revue soit multilingue dès sa création (voir Moss, Burg et Desbiens, 2002) et ont ainsi constitué un comité consultatif collectif et international, qui a permis de décentrer le caractère anglocentrique de la recherche en géographie.

Toutefois, la géographie critique reste un domaine très anglocentrique (voir, par exemple, Amilhat Szary et coll. 2025 ; Berg et coll. 2022 ; Hammond et coll. 2026 ; Hessek, 2024). Peu de revues ont la capacité de publier en plusieurs langues, mais grâce au libre accès et à la structure collective d’ACME, nous sommes en mesure de publier en fonction des compétences linguistiques et des connaissances de nos éditeur·trice·s, auteur·trice·s et évaluateur·trice·s. Nous continuons à remettre en question l’anglocentrisme de la géographie critique au moyen d’une édition multilingue et d’une plus grande variété de formats de manuscrits.

Notre section « Traductions » permet désormais de publier des articles de géographie critique initialement parus dans d’autres langues , sous forme de traductions destinées aux lecteurs anglophones ; par ailleurs, nous avons reçu des traductions d’articles de l’anglais vers l’espagnol, le français et l’italien. Depuis son lancement il y a moins de cinq ans, nous avons publié près d’une traduction indépendante par numéro. L’objectif de notre rubrique « Traductions » est de créer une plateforme permettant aux géographes et aux géographies de différents horizons et contextes linguistiques de diffuser leurs travaux auprès d’un public plus large. Les textes sont souvent précédés d’un bref commentaire, ce qui met en lumière les interventions critiques et l’état de la discipline issus de la géographie critique au-delà de l’anglosphère, ainsi que le travail essentiel des traducteurs et traductrices.

En 2024, nous avons aussi lancé notre série annuelle de traductions. Notre comité chargé des langues sélectionne chaque année un article qui offre un éclairage pertinent sur la géographie critique en dehors de l’anglosphère ; nous engageons ensuite un étudiant ou une étudiante de cycle supérieur pour traduire ces articles et rédiger un commentaire.

Boni : Quels articles publiés dans ACME ont, selon vous, contribué à faire progresser les connaissances en géographie critique ?

ACME a publié tellement d’articles remarquables ! Nous avons eu beaucoup de mal à n’en sélectionner que quelques-uns qui, selon nous, incarnaient le mieux la géographie critique. Les membres du Collectif ont toutefois apporté leur contribution en suggérant les articles de géographie critique qui les ont le plus marqués ou qui ont le plus d’impact actuellement :

Crédit/Credit : Jason S. Cipparrone (avec autorisation / shared with permission).

« Je tiens à mettre en évidence l’article de Milan Bonté (2025) sur le concept du “placard trans”. Ce que j’apprécie particulièrement dans cet article, c’est la rigueur avec laquelle il fait avancer les débats sur la visibilité dans les études queer et trans, en les ancrant dans une analyse empirique des schémas cognitifs réels que les personnes trans interrogées ont généreusement exposés. »

Crédit/Credit : Farhana Ghaffar / The Concrete Collective. Zine : https://shorturl.at/30MvV

« Le dernier article publié dans ACME que j’ai lu est celui de Harris (2023). Il s’agit d’un récit autoethnographique sur l’endettement étudiant, vu à travers le regard d’un enseignant qui était (et qui est toujours) lui-même endetté. J’ai donné cet article à lire à mes étudiants de premier cycle, et ceux-ci ont déclaré qu’il correspondait à leur propre expérience. Cela a donné lieu à une discussion passionnante ! »

Crédit/Credit : IndivisibleSF (CC BY 2.0).

« Je voudrais recommander l’article collectif de Brickell et coll. (2024). Ce texte offre un aperçu unique et réfléchi des pratiques souvent méconnues de l’activisme universitaire en géographie juridique. Il met en lumière les dimensions émotionnelles, éthiques et pratiques qui caractérisent un engagement juridique en tant que chercheur critique. En exposant les réflexions sincères de géographes qui travaillent dans divers domaines juridiques, il ouvre un débat important sur les réalités quotidiennes d’une recherche engagée politiquement. »

En évoquant nos articles les plus mémorables, les membres du Collectif ACME ont également souligné comment, à sa manière et conformément à ses engagements propres, ACME occupe depuis des décennies une place centrale dans la géographie critique. Bon nombre des articles les plus consultés d’ACME constituent des interventions critiques portant sur les valeurs, les pratiques et les enjeux politiques de la production de connaissances géographiques elle-même.

Il s’agit notamment d’articles qui ont fait connaître et valorisé les approches participatives (Cahill, Sultana et Pain, 2007), ainsi que la cartographie critique et la contre-cartographie (Crampton et Krygier, 2005, Dalton et Mason-Deese, 2013), ainsi que des textes critiques sur les relations entre le travail, le temps et la logique extractive à l’université (Mountz et coll. 2015).

En effet, l’article « For Slow Scholarship » de Mountz et de ses collaborateurs (2015) est utilisé par un membre du Collectif dans son cours de maîtrise en méthodologie de la recherche pour souligner que la « manière » dont nous menons nos travaux de recherche a une incidence sur ce que nous produisons. Des articles comme ceux-ci ont contribué à façonner le domaine et à refléter son évolution au fil du temps.

Des articles passionnants ont également été publiés récemment, grâce à l’élargissement de la portée d’ACME, qui publie désormais des formes d’écriture et de partage des connaissances repoussant les limites des conventions et s’engageant dans une communication savante critique de manière nouvelle et – selon nous ! – urgente (p. ex. Cahuas et Muñoz 2024, Gergen et coll. 2024). Par exemple, l’un des articles les plus consultés de notre dernier numéro est actuellement une chanson punk écrite en anglais et en polonais (Szwabowski et Zańko, 2026).

ACME

La revue est diffusée et préservée sur erudit.org. L’ensemble de ses numéros est disponible en libre accès.

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