Bagages culturels – Portraits de femmes influentes d’ici et d’ailleurs

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Visuel: Daphnée Brisson-Cardin. Photographie: “Gabrielle Roy” par Ronny Jaques (1946), Bibliothèque et Archives Canada, Domaine public.

La plateforme Érudit et la SODEP continuent à mettre de l’avant des articles numériques de revues culturelles québécoises dans le cadre de l’édition hivernale de Bagages culturels / Culture to go.

Le troisième et dernier thème proposé est Portraits de femmes influentes d’ici et d’ailleurs. Présenté par Mélikah Abdelmoumen (autrice, éditrice et professeure), ce thème nous invite à découvrir les rôles d’importance qu’ont occupés, et continuent d’occuper, des femmes connues et méconnues dans toutes les sphères de la société.

Découvrez le texte de présentation de Mélikah Abdelmoumen ci-dessous et la liste de tous les articles sur la page Web dédiée au projet.

Bonne lecture!

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Présentation du thème

Ma grand-mère, Olivette Lévesque-Babin, née le 11 avril 1914, a eu quatorze enfants. Devenue veuve trop jeune – Lucien, son mari, qui avait été contremaître à l’usine de papier de Port-Alfred, est mort d’un cancer en 1968 – elle a néanmoins su faire de ce moment de tragédie et d’adversité un tremplin pour devenir la femme que la société québécoise de son époque ne souhaitait surtout pas la voir devenir. Olivette était instruite, elle avait même fait des études et enseigné avant d’épouser Lucien. Il la courtisait depuis des années, mais elle l’avait fait attendre. Elle savait pertinemment qu’elle vivait en un temps où se marier voulait dire devenir une machine à pondre et à élever des enfants à la chaîne.
Mon père m’a dit plusieurs fois avoir gardé le souvenir de cette femme, sa belle-mère – et l’une des premières à s’être assuré que ce jeune Tunisien fraîchement débarqué se sente chez lui au Saguenay –, devant sa planche à repasser, le fer à la main, brûlant les vêtements qui devaient passer, sur des années et même des décennies, d’un enfant à l’autre, puis à l’autre, puis à l’autre… Elle rêvassait. Elle n’attendait qu’une chose : pouvoir se poser quelque part, et lire.

Grand-maman Olivette a quand même réussi à trouver un espace de liberté dans cette prison de la maternité et de la société québécoise de son époque. Elle s’est impliquée dans des actions environnementales (elle a notamment organisé une campagne de recyclage de papier dans son village dès les années 70), et a été la première femme échevine (conseillère municipale) de la région, de 1970 à 1974. Elle est responsable de la création de l’un des premiers foyers d’accueil pour femmes victimes de violence conjugale de la région, en 1977. À presque 80 ans, elle a repris des études universitaires, puis publié un livre, Mâture, voilure et souvenance, Histoire généalogique des familles Roy et Tremblay, paru en 1995.

Ma grand-mère n’est pas une femme d’influence au même titre que celles qui figurent à juste titre dans ce passionnant dossier et qui, chacune à sa façon, ont marqué notre société. Peut-être la seule différence réside-t-elle que dans le fait qu’il s’est trouvé des femmes et des hommes pour écrire sur les femmes influentes, les sortir de l’ombre, faire connaître leur importance. De plus en plus, il se trouve des voix pour rectifier ces oublis de l’histoire qui semble parfois hoqueter dans son biais contre certaines femmes, certaines minorités. Il faut de la patience, il faut continuer les efforts, et saluer le travail important de la SODEP et de nos revues culturelles.

Les choses changent. Il faut continuer la lutte, mais il faut aussi se réjouir. La preuve : fille d’un immigré tunisien et petite-fille d’une ménagère du Saguenay mère de quatorze enfants qui a refusé le rôle auquel la société voulait l’assigner, je suis invitée aujourd’hui à présenter ce dossier passionnant porté par la SODEP et Érudit… et à parler de cette femme d’influence méconnue qu’était Olivette Lévesque-Babin.

Mélikah Abdelmoumen

autrice, éditrice et professeure